Anaïs Sière ⏱ Drawings journal

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Welcome on my drawings journal

2025-03-27 la peur de rater

En trente ans, le seul concours que j'ai réussi, a été celui d'être pris dans une école d'art. Après ça plus rien.

Faute de mieux, j'ai fait les choses par moi-même : imprimer mes livres moi-même, faire de la musique par moi-même, écrire une interview de moi-même, par moi-même.

Toute la vie, j'ai eu peur de rater. Toute la vie je me suis trouvée imparfaite, ennuyeuse, trop sérieuse pour être celle qu'on choisit sur concours. À la limite, pas si mauvaise, mais généralement trop moyenne. J'ai souvent préféré ne même pas essayer, plutôt que d'assister à mon propre échec.

Lamentablement, ça fait trop d'adverbes.

Quand j'étais enfant, je faisais du théâtre avec Max, dont toutes les mamans étaient fans. Je sais pas exactement pourquoi d'ailleurs. Il était plutôt mignon et décontracté, pieds nus dans ses crocs. Il avait 14 ans et moi 12, il ne me parlait jamais et ça ne me dérangeait pas. Je trouvais ça normal de ne pas exister dans le monde des grands, alors qu'eux existaient dans le mien.

Le temps passe... Je relis mon texte et je coupe dedans : en général, on parle trop pour rien dire.

Il y a quelques temps, moi et mon compte banquaire vide, on s'est enfin résolus à envoyer des candidatures à des résidences et bourses de création : maturité et indépendance. Après une multitude de semaines passées à refaire mon CV, mon portfolio et à écrire des quantités inimaginables de notes d'intention étalées sur ces huit derniers mois, je me heurte à une lignée de réponses négatives. Zéro bonne nouvelle. Ces réponses qui m'incitent à continuer à nourrir "mes passions créatives", me rendent nerveusement déprimée.

Après des années d'humilité, je desespère.

Copier, effacer. Coller, remplacer.

Je suis repoussante, je parle trop, je n'entretiens aucun mystère j'ai envie de tout arrêter. Je passe mon temps à écrire un journal intime plutôt que d'écrire un livre de fiction. Je fais semblant d'être une poète. Je dis des métiers que je ne fais pas. Je change tout le temps d'avis.

Ajouter une nouvelle idée.

Je suis assise dans le jardin. Le millième matin de ces trois derniers mois à me réveiller ici. C'est le printemps et j'attends bêtement du travail. J'ai commencé à faire des remplacements dans les écoles où enseignent mes parents. Je me posais la question. Pourquoi, je suis là ? Pourquoi je suis de retour dans ma famille ? Pourquoi je veux faire le même métier qu'eux? Hier soir, c'était dimanche, j'écrivais dans mon journal : je suis revenue pour mener une enquête sur ma vie. Je découvre pour l'instant que mon père est peut-être atteint d'un TCA. L'a-t'il toujours été ? Il est tout maigre. Il l'a toujours été. Tout ce qu'il veut c'est manger des sardines avec un avocat.

Comment font les écrivains pour écrire sur leur famille ? Parce que c'est au moins sûr que les familles d'écrivains lisent. Moi, je sais pas m'en foutre. J'ai peur de pas leur plaire.

Il y a deux ans, l'année de ma rupture amoureuse, je passais le permis de conduire, chaque heure me coûtait 60 euros. L'année dernière au moment de quitter une ville pour une autre (encore...), j'étais là, trop occupée à être déchirée par certaines amitiés, à copier coller des trucs d'avant qui commençaient de toute façon à se casser. J'allais avoir trente ans, la sensation d'être remplaçante dans un groupe d'amis. Pas de voiture pour déménager. Il fallait commencer par ranger ma chambre. Alors, je suis allée voir un psy. 60 euros la scéance. Toute ma thérapie, jamais je n'ai parlé de mes parents.

Selon une émission que j'écoutais l'autre jour, il serait préférable de montrer une image de soi invulnérable sur internet. Je crois que l'émission parlait d'instagram. Personne n'ose prononcer ce mot : in-sta-gram, il est tellement moche. Si je comprends bien, il vaudrait mieux éviter de donner vue sur notre intimité réelle au monde entier. Casser la magie. Casser le désir. Être comme tout le monde. i am a nobody. Encore une manière d'inciter à garder le contrôle de son image, surtout jamais se risquer à paraitre ridicule. Faire preuve de sincérité n'augmente pas la côte de popularité. Se plaindre empire la situation.

À propos de ratages et de faux départs, j'entends souvent la raison. Après le temps de déception à engloutir, on ne laissera plus personne choisir à notre place, ce qu'on fera de notre vie. On remonte en selle aussitôt tombé du cheval.

La montagne accroche des nuages.

Moi, aujourd'hui, je suis par terre sur le dos. On dirait qu'il va se mettre à pleuvoir. Il y a un trou dans la charpente. Je manque d'argent pour m'acheter un canapé design ou un bon chauffage en hiver. My living room attendra.

Il parait que je suis pas belle, juste mignonne. (et j'en suis même pas sûre)

L'intérêt réside toujours dans les choix de ce qu'on décide de montrer. Par exemple, même dans ce texte issu de mon journal intime, je choisis de passer d'un paragraphe à un autre en vous laissant l'accès uniquement à un nombre réduis du flux de mes pensées. Lucky you